Les Korils

 

 D'après "Les Korils de Plaudren"

in Le foyer breton d'Émile Souvestre

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Un soir que Bénéad Guilcher et son épouse revenaient des champs extrêmement fatigués, ils voulurent raccourcir par la route en traversant la lande de Motenn-Dervenn, habitée par une puissante tribu de Korils. Jusqu'à présent, personne ne s'était jamais aventuré sur cette lande, de peur d'être entraîné dans quelque ronde infernale...

Guilcher se trouvait à mi-chemin lorsqu'il aperçut une multitude d'ombres autour des grandes pierres. Se doutant qu'il s'agissait des Korils, il décida de rebrousser chemin en toute hâte... Mais il était déjà trop tard : des milliers de petits êtres noirs et hirsutes jaillissaient de toutes parts !

Le temps d'un battement de paupière, les Korrigans entouraient les paysans... Cependant, à la vue de la petite fourche de bois que Bénéad tenait à la main, tous les nains se mirent à chanter d'une seule voix :

"Laissons-le, laissons-la,

Fourche de charrue il a ;

Laissons-la, laissons-le,

La fourchette est avec eux."

Sauvé in extremis, Bénéad comprit qu'il devait sa vie à la petite fourche qui lui servait à nettoyer sa charrue. Concluant que les outils étaient une sorte d'arme contre le mauvais sort des nains, plus personne ne craignit de traverser cette lande la nuit venue.

Quelques temps plus tard, Bénéad rendit visite aux Korils. invité à danser, il profita de son infirmité de bossu pour demander à pouvoir s'arrêter lorsqu'il le souhaiterait. Les rondes commencèrent dans la bonne humeur, sur la cadence du chant traditionnel des Korrigans :

"Lundi, mardi, mercredi

Lundi, mardi, mercredi..."

Un peu lassé de cet éternel refrain, il entreprit de continuer la chanson par un deuxième vers :

"Lundi, mardi, mercredi

Jeudi, vendredi, samedi..."

Enthousiasmés de cette trouvaille, les nains lui proposèrent d'émettre un souhait, en choisissant la richesse ou la beauté. Bénéad demanda qu'on lui ôte sa bosse. Les Korils le saisirent alors et se le passèrent de l'un à l'autre. Lorsqu'il remit pied à terre, la bosse avait disparu !

A quelque temps de là, le tailleur Balibouzik, réputé pour son avarice, voulut, lui aussi, participer à la ronde des nains ; un soir, il se rendit sur la lande et s'enhardit également à continuer la chanson :

"Lundi, mardi, mercredi

Jeudi, vendredi, samedi

Et le dimanche aussi ! "

Les Korils, fous de joie, réclamèrent une suite, mais Balibouzik ne fit que répéter ces trois vers. Les nains lui laissant tout de même la possibilité de faire un vœu, le tailleur répondit que puisque Bénéad avait choisi la beauté et non la richesse, il voulait ce que Bénéad avait laissé... et c'est ainsi que l'avare récupéra la bosse ! Couvert de honte, Balibouzik - désormais surnommé Tortik-Balibouzik - voulut se venger et déposséda Bénéad de tous ses biens ! Ce dernier, dans la misère, partit demander de l'aide aux Korils. Ils lui firent grand accueil et, comme de coutume, l'entraînèrent avec eux. Porté par l'élan de la ronde, il imagina un dernier vers :

"Et voilà la semaine finie ! "

Aussitôt, des milliers de Korrigans accoururent de toute parts et le remercièrent vivement de les avoir délivrés, eux qui étaient condamnés à danser toutes les nuits jusqu'à ce qu'un humain complète et achève l'infernal refrain...

En guise d'offrande, les nains lui remirent des petits sacs de toile. quand Bénéad découvrit le contenu des bourses, il fut très déçu : elles ne contenaient que sable, feuilles mortes et crins. Croyant à un mauvais sort, sa femme aspergea les sacs d'eau bénite. Apparurent alors par enchantement colliers de perles, pièces d'or et diamants... après la beauté, Bénéad connut la richesse jusqu'à la fin de ses jours...

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